Maudite Neuvième » par Anne – Solo #2

Maudite Neuvième : Partie 2

 

Anne Solo image ronde
Anne – Solo

Mardi 15 Mai 1906 – 01h08

Quelque chose de très étrange est arrivé. J’en reste encore profondément troublé alors que je suis à présent sain et sauf dans mon bureau. Je suis rentré à la maison dans un tel état d’agitation que ma tendre Alma m’a préparé une bonne infusion brûlante pour me calmer les nerfs. Je n’ai pas voulu l’alarmer alors j’ai brodé une histoire invraisemblable de chien enragé lancé à ma poursuite. Elle ne m’a pas cru, je l’ai entendu à sa voix hésitante. Je sais que j’aurais dû lui dire la vérité, mais je ne suis même plus sûr de ce que j’ai vécu. Une hallucination due à la fatigue. Je ne vois pas d’autre explication.

Dojo1 New Home
La soirée s’était pourtant déroulée à merveille. L’opéra affichait complet et j’avais enfin repris du poil de la bête. Hors de question de me laisser impressionner par un chiffre inoffensif. Les premières notes de ma prochaine composition avait même commencé à poindre dans mon esprit. Il me tardait de rentrer chez moi pour tout poser sur le papier avant que la mélodie ne m’échappe.

J’ai quitté le palais Garnier le cœur léger, m’enfonçant dans la nuit. Il était déjà tard mais j’avais besoin de marcher pour mettre un peu d’ordre dans mes idées. J’ai traversé plusieurs boulevards avant de plonger dans les ruelles sombres du quartier de la Trinité pour rejoindre Saint-Georges. La nuit était fraîche pour la saison. Une brume épaisse, remontée de la Seine, avait envahi la ville. À une heure aussi avancée, je n’ai croisé personne. Le brouillard me donnait l’impression d’être seul au monde et j’eus tout le loisir de m’abandonner à ma musique.

Habitué à ce chemin, j’ai laissé mes pas me guider jusqu’à ce que…

Mes mains se mettent à trembler rien que d’y penser à nouveau. Je dois me faire violence, tout raconter avant d’oublier la frayeur que j’ai ressenti.

Alors que je traversais la rue La Bruyère, un frottement malsain s’est élevé dans le silence cotonneux de la nuit. Il m’a fallu un peu de temps avant de me rendre compte que ce son étrange n’était pas aussi anodin que je l’avais cru au départ.

Quelque chose me suivait.

Avec cette réalisation, mon cœur a commencé à battre la chamade, camouflant partiellement le bruit de mon traqueur, ce qui eût pour résultat de redoubler mon affolement. J’eus beau me retourner plusieurs fois, la gorge sèche, les muscles tendus, prêt à déguerpir à la moindre silhouette suspecte, je ne vis rien.

Pourtant j’en ai la certitude, quelque chose était là, à m’épier à travers la brume. Pris au piège, je n’avais d’autre choix que de continuer mon chemin le plus vite possible. Les jambes tremblantes, j’ai hâté le pas jusqu’à rejoindre enfin la sécurité de mon foyer.

Je me connais, je suis persuadé que tout ceci me paraîtra bien ridicule demain matin. Les cauchemars semblent si dérisoires sous les rayons chauds du soleil printanier. Pourtant je ne dois pas oublier. Il faut que je me souvienne de tout, car au fond de moi, une effroyable sensation me murmure que cette mésaventure était un avertissement.

 

Jeudi 14 Juin 1906 – 03h51

Je ne dors presque plus. Dès que je ferme les yeux, que les ténèbres m’emportent, j’entends que ça se rapproche. Ce frottement, perçu d’abord dans les ruelles de Paris, hante à présent les tréfonds de mon esprit. Je n’ose plus me coucher, passant le plus clair de mes nuits à faire semblant de travailler sur ma prochaine symphonie.

Alma s’inquiète pour moi. Elle me prépare tisane après tisane pour m’apaiser mais rien n’y fait. Même ma petite Marie, ce cher ange, a remarqué mes traits tirés et mes vêtements trop larges. Avec un air beaucoup trop sérieux pour une fillette de six ans, elle m’a demandé pourquoi j’étais malade. Je n’ai pas su lui répondre, préférant quitter sa chambre avant de m’effondrer en sanglots dans le couloir. J’espère qu’elle ne m’a pas entendu.

Si fatigué. Je suis si fatigué.

Dojo1 Work Harder

J’ai fini par tout raconter à Oscar hier soir. Le malheureux me rendait visite au moment où Alma a rapporté le cadre avec notre photographie de famille. Il m’a confié plus tard que mon cri à la découverte du cliché lui avait glacé le sang. Nous nous sommes enfermés dans le bureau et, sous sa pression, j’ai finalement tout avoué. Je lui ai parlé du maudit chiffre qui ne me quittait plus, de cette chose qui hantait mes pas, jusqu’à être imprimé sur le papier glacé de notre portrait familial.

Mon ami m’a écouté avec la plus grande attention. Seul le froncement progressif de ses sourcils marquait son trouble. À la fin de mon récit, il a gardé le silence pendant de longues minutes. La panique s’est alors emparée de moi. Et si j’avais fait une erreur fatale ? Ne risquait-il pas de me prendre pour un grand malade ? Moi-même, à sa place, me serais-je fait confiance ?

Après ce qui me parut une éternité d’angoisse, Oscar a enfin prit la parole. Je n’oublierai jamais le soulagement intense que j’ai ressenti quand il m’a dit qu’il me croyait.

— Je ne sais pas ce qui t’arrive, Vieux Frère, mais je te connais assez pour voir que tu es sincère.

Il m’a ensuite demandé si j’en avais parlé avec Alma. Devant mon regard honteux, il a un peu haussé le ton.

— Alma est une femme incroyablement intelligente et perspicace. Tu penses vraiment qu’elle n’a pas compris que tu lui caches des choses ! Tu dois tout lui dire. Elle mérite de savoir.

Il n’a rien voulu entendre quand j’ai argumenté que j’essayais de la protéger.

— Tu as peur qu’elle te quitte, voilà tout. Écoute-moi bien, c’est si tu ne lui dis rien, qu’elle finira par partir. Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as de l’avoir.

Au fond de moi, je sais qu’il a raison.

Seigneur, donne-moi ta force.

Jeudi 14 Juin 1906 – 23h31

Je viens de vivre une journée des plus stupéfiantes.

Des heures durant, j’ai fait les cent pas dans mon bureau, bien décidé à me confier à mon épouse mais incapable de sortir l’affronter. Après avoir enfin rassemblé tout mon courage, je suis descendu au salon et c’est là que j’ai trouvé Oscar et Alma, assis côte à côte sur le sofa. Ils chuchotaient si bas qu’il m’était impossible de les entendre.

La colère s’est emparée de moi à l’idée que mon ami ait trahi mon secret. Furieux, je suis entré dans la pièce prêt à en découdre. La joie d’Oscar lorsqu’il m’a aperçu a bien failli me faire perdre ma contenance. Quand il a compris la raison de ma colère, il est parti de son grand éclat de rire.

— Te voilà, enfin ! Alma m’a dit que tu travaillais dur, alors nous n’avons pas voulu te déranger. Je demandais à ta charmante femme la permission de t’enlever ce soir. Je souhaiterais te présenter une personne absolument prodigieuse et qui, je pense, te fera le plus grand bien.

Amusé par mon air hébété, il cligna de l’œil pour m’inciter à le suivre.

Notre fiacre s’est arrêté devant un bel hôtel particulier sur les hauts de Montmartre. Sous nos yeux, les lumières de la ville scintillaient telles un millier de petites lucioles. Oscar m’arracha à ce spectacle féerique en actionnant une lourde cloche pour prévenir de notre arrivée.

Un majordome flegmatique nous introduisit dans un grand salon où d’autres convives, particulièrement fortunés, patientaient déjà.

Quand j’ai compris où nous étions, j’ai vite regretté d’avoir accompagné mon ami.

Le majordome nous invita à nous installer autour de la table ronde au centre de la pièce. Une fois tout le monde à sa place, le médium fit son entrée et vint s’asseoir cérémonieusement à son tour. Tous les regards étaient religieusement braqués sur sa personne. Il paraissait s’en délecter. Malgré sa petite taille, il se dégageait de lui une aura formidable. Avec lenteur, il caressa sa fine moustache brune, puis hocha la tête. Les lumières s’éteignirent doucement. Nous ne fûmes plus éclairés que par quelques bougies disposées autour de la table.

Chacun son tour, les convives demandèrent à parler à de proches défunts. J’avoue que, même si je me demandais ce que je faisais là, je ne pouvais m’empêcher d’être impressionné, voire même un peu effrayé par la situation. Je lançais de brefs coups d’œil à Oscar, assis à ma droite, mais il ne réagissait pas. Il était parfaitement absorbé par la séance. À côté de lui, le médium continuait sa performance, parfois très agité, parfois calme et solennel.

Soudain, l’homme s’interrompit, avant de déclarer qu’un esprit demandait urgemment à parler avec l’un d’entre nous dont le nom de famille débutait par M, comme musique. Un frisson me parcourut l’échine tandis que je jetais un regard affolé autour de la table, mais personne d’autre n’avait l’air concerné.

Dojo1 Casier
 

Un souffle glacé éteignit les bougies.
Une voix rauque s’éleva alors :
— Achtung ! Achten Sie auf die Nummer neun ! Die Nummer neun !
Seul Oscar eu le courage de parler, il demanda un peu paniqué à qui nous avions affaire.
Un murmure râpeux fendit à nouveau l’obscurité :
— Ludwig…
S’ensuivit un bruit lourd de corps qui tombe.
  Les lumières se rallumèrent d’un coup, ce qui fit hurler tout le monde. Le majordome s’excusa et se hâta de venir au secours du médium qui avait perdu connaissance avant de s’écrouler au sol. Bouleversés, les convives s’enfuirent sans demander leur reste. Oscar se précipita vers l’homme évanoui pour aider à l’allonger sur un canapé.
  Quant à moi, je regardais la scène se dérouler sans réagir. J’avais assez de connaissances en allemand pour avoir compris le message limpide : Attention au chiffre neuf…

  Une multitude de questions se bouscula dans ma tête.
Sur le canapé, le médium reprenait peu à peu ses esprits. Il se redressa faiblement, écarta son majordome et me fit signe d’approcher.

Je pâlis mais mes jambes se mirent en action d’elles-mêmes. Alors que je me penchais vers lui, il m’agrippa par le col pour me murmurer à l’oreille, d’une voix chevrotante :
— Je sais ce qui vous poursuit.
Il s’arrêta pour déglutir.
— La malédiction est puissante, mais vous pouvez la détourner. Prenez ceci.
Il sortit de sa poche un petit objet froid qu’il serra dans ma paume.
— C’est un talisman qui vous protégera. Il vous donnera la force de trouver une issue.
Alors que je me dégageais pour suivre Oscar déjà parti, il me rattrapa par le bras.
— Gustave, j’ai un dernier message de Ludwig pour vous : Das Lied von der Erde. J’espère que ça vous aidera.

Une fois dehors, mon ami me demanda ce que me voulait le médium. J’ouvris alors les doigts. Sous la lumière vive du réverbère, un petit crapaud de cristal brilla de mille éclats.

 Découvrez la troisième partie de « Maudite Neuvième »

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1 Commentaire

  1. Maritza oxx

    Même si vers la fin, un passage aurait mérité d’être un peu plus « fluide », y a déjà moins de « pourtant » xD et moins de répétitions. Les images savamment choisies. Le « Je demandais à ta charmante femme la permission de t’enlever ce soir. » franchement j’avais une image en tête… 😛

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