Fifi Roukine : Le Dojo #1

Épisode 1 : Un nouveau Dojo

Le Dojo Fifi Roukine (taille reelle)

Couverture réalisée par Fifi Roukine, source photo : RODNAE Productions

— C’est toi la plus forte ! Tu vas tous les battre ! l’encouragea Jessica qui serrait le poing sur le seuil de sa chambre. — Je vais juste m’entraîner. Il y a peu de chance que je porte le moindre coup aujourd’hui. — Mais laisse-moi rêver ! J’ai enfin une copine botteuse de culs ! Sa colocataire frappa le vide à plusieurs reprises, une gesticulation à la Karaté kid qu’elle ponctua de cris dignes de Bruce Lee ; un cinéma que lui jouaient la plupart des gens dès qu’ils apprenaient sa pratique. Laure gloussa pour la forme. Quoi que Jessica touchait juste, elle aimait l’intensité du corps-à-corps. — Faudrait que t’essaies. Tu deviendrais ma side-kick ! Son entrain baissa aussitôt d’un cran. La gêne qui s’afficha alors sous ses lunettes lui teinta la voix. — Entre mon master et mon job, tu sais… Mais si je trouve le temps, pourquoi pas. Laure accepta ce refus poli, le sourire entendu, puis boucla son sac. Elle marchait encore sur des œufs avec Jessica qu’elle ne connaissait que depuis une semaine. Mieux valait y aller à tâtons le temps de trouver ses marques, les créer sans doute, les imposer peut-être. Vivre en colocation se distinguait du pensionnat où les règles, inscrites en lettres d’or par le rectorat, étaient connues, signées et respectées sous peine de punition. À s’y risquer, elle n’y avait d’ailleurs pas échappé. Désormais, l’autonomie remplaçait l’obéissance, plus personne ne surveillerait ses moindres faits et gestes ou ne réglerait les conflits. — Allez, il est temps que j’y aille. Garde-moi une part de pizza. À plus tard !

Dojo1 New Home

Laure descendit du bus. L’arrêt se situait juste devant le complexe sportif qui affichait ses forçats en vitrine. Suer sur un vélo immobile ne l’avait jamais tentée, elle préférait foutre des trempes ou les esquiver. Dans le hall dont la décoration japonisante légitimait probablement le prix de l’inscription, une hôtesse lui indiqua l’étage où se déroulait la leçon de jujitsu. L’heure avancée la pressa dans les escaliers jusqu’au troisième, là, elle s’engouffra dans le vestiaire dame. — Bonsoir, salua-t-elle les quatre femmes déjà en train de se changer. — Salut la nouvelle ! Viens t’installer près de moi, l’interpella la plus jeune, une blonde replète, tandis que les trois autres marmonnaient une politesse. Moi, c’est Justine et toi ? — Laure. Elle ôta sa robe et engagea la conversation. — Ça fait longtemps que tu pratiques ? — Déjà deux ans ! Justine qui exhiba une ceinture orange avec fierté, se l’enroula autour de la taille en guise de preuve. Les plus âgées arboraient quant à elles du vert ou du bleu. À la traîne, Laure enfila son jujitsugi en vitesse. — Je suis trop contente d’avoir enfin une copine de mon âge pour l’entraînement, reprit Justine. À part deux mecs, genre duvet de puceaux, tous les membres ont plus de trente ans. Mais l’ambiance est super bonne quand même ! Dis, tu ne mets pas de t-shirt en dessous ? — Pourquoi ? Le soutif de sport couvre toute ma poitrine, non ? — Parce que notre senseï est plutôt… Laure sortit sa ceinture marron, ce qui coupa la chique à Justine dont la bouche se pinça même d’une légère déception. Elle l’observa la nouer avec automatisme. — Je pensais que t’étais une vraie nouvelle. Tu n’as pas l’air comme ça. T’es grande, mais si… fluette. À faire connaissance, les deux jeunes femmes discutèrent jusqu’aux portes du dojo où elles saluèrent l’effigie du Maître. Elles s’inclinèrent ensuite devant leur senseï puis se séparèrent. Laure gagna sa place au bout de la ligne que constituaient les neuf élèves installés par grade. Son seul égal, un colosse taillé en force dans du bronze, l’observa avec une attention qu’elle peina à ignorer. Son physique rivalisait avec celui des super héros sur lesquels elle bavait. S’agenouiller à ses côtés et le regarder en coin l’émoustilla tant qu’elle peina à se concentrer sur les premières paroles de leur prof. Elle dégoulinait. Son corps protestait après des mois d’inactivité. La joie qu’elle ressentait à retâter du tatami en estompait toutefois l’inconfort.

Dojo1 Work Harder

L’échauffement lui accordait en outre l’occasion de jauger ses condisciples masculins. Les deux débutants en jaune dont Justine lui avait parlé lui jetaient des œillades empreintes d’un même intérêt. L’un aux origines asiatiques arborait une bouche ourlée qui invoquait les baisers, ce qui le rendait bien plus appétissant que son pote maigrichon au teint gris. Les quatre types restants, y compris leur senseï, dépassaient la trentaine. Aucun visage n’attirait particulièrement l’œil hormis celui du balaise. Lui, elle le trouvait à croquer, en tout cas pour une vieille pomme. Si l’affronter lors d’un futur shiai l’inquiétait vu son gabarit, pouvoir se frotter à lui ne lui déplaisait pas vraiment, au contraire. Une perspective inattendue qui n’embrasa pas que son enthousiasme. — Laure, c’est ça ? l’interrogea soudain son prof alors qu’elle réalisait un grand écart. — Oui, Senseï. — Bienvenue parmi nous. Si tu n’es pas trop timide, voudrais-tu être ma partenaire de démonstration ? — Avec plaisir, Senseï. Des traits coupés au couteau et un regard gris lui offraient une allure stricte qui appuyait son autorité. Il la pria d’un geste à prendre position. Bien qu’elle s’opposait à un homme pour la première fois, Laure n’éprouva aucune gêne à son contact. Une certaine excitation venait même titiller sa chair. Laure maîtrisait la discipline, de la déconstruction didactique des mouvements à leur parfait enchaînement ; sa précédente senseï s’était montrée intransigeante, un véritable dragon qui ne formait que des femmes à l’excellence. Le résultat se reflétait dans l’expression ravie de l’actuel. Après dix ans de pratique, son niveau technique valait la ceinture noire. Une foulure au printemps l’avait juste privée du titre officiel.

Dojo1 mur dojo

L’exercice présenté, les autres élèves se répartirent deux par deux sur le tatami. Son attention se porta sur son seul égal, elle désirait se mesurer à lui. — Ouah ! T’es super forte ! s’exclama Justine qui se précipitait déjà vers elle. Tu veux bien le faire avec moi ? Incapable de refuser, Laure salua sa condisciple et l’invita à commencer. Son adversaire hésita, puis exécuta une manchette approximative. Laure riposta avec la lenteur adéquate. — Ton bras doit être plus solide. Sinon tu risques de t’esquinter le poignet, lui recommanda-t-elle. — Comme ça ? Au contraire du premier, le coup direct visa juste et fort. Cette assurance déclencha une réaction ancrée dans ses muscles par des centaines voire des milliers de répétitions. Elle en oublia leur différence ; Laure avait affronté les plus redoutables en compétition. Un puissant blocage la stoppa avec l’aisance de son grade. Justine esquissa un sourire malgré la douleur qui crispait son minois rebondi. — Je crois que j’ai compris ton conseil. — Désolée… Je ne voulais pas te faire mal. La remontrance lui empourpra les joues. Ce manque de contrôle l’embarrassait. Elle s’inclina devant son enseignant, puis devant sa partenaire. — Le geste était impeccable, intervint leur senseï. Mais disproportionné vis-à-vis de l’attaque et de l’attaquante. Tu aurais pu la blesser. — Pardonnez-moi. Je n’ai pas l’habitude de m’entraîner avec des débutants. Mais j’apprendrai ! — Je vois. En attendant, tu vas changer d’adversaire. Justine enterra sa déception sous une moue boudeuse tandis que Laure se félicitait de pouvoir lui dissimuler son soulagement. Elle s’avouait un peu égoïste à préférer malmener les plus forts. — Lukas ! Tu vas faire l’exercice avec Laure. L’interpellé n’était pas le ceinture marron. Le bleu cernait son torse de bœuf que surmontait une tête de molosse rouquin. Lukas la salua, l’air plutôt content de la confronter. Son regard pétillait, une lueur amicale qui l’éclairait de sympathie. — Je suis solide, lui assura-t-il. Laure se sentait aussi fatiguée que défoulée lorsqu’elle rejoignit les vestiaires en compagnie de Justine après deux heures de cours. La bonne ambiance compensait le moindre niveau général. Elle s’en satisferait. De toute façon, il n’y avait pas d’autre club dans les environs. Profiter des installations comme le hammam allait donc en justifier le tarif.

Dojo1 Casier

Encore vaporeuse, elle sortait du complexe quand son bus se présenta au bout de la rue. Elle courut sans plus perdre une seconde et agita les bras. Néons bleus et lampadaires oranges repoussaient la nuit au-delà du parking, cette lumière la rendait bien visible depuis la route. Dix mètres la séparaient encore de l’arrêt, mais le chauffeur ne levait toujours pas le pied. — Stop ! STOP ! hurla-t-elle en vain alors que leur regard se croisait. Connard ! Espèce d’enfoiré de merde ! Un doigt d’honneur ponctua les insultes que ce type méritait. — Fait chier… Consulter l’horaire lui arracha de nouveaux jurons. Il lui fallait désormais attendre trente-cinq minutes. Elle en grommela de plus belle. Laure hésitait entre retourner à l’intérieur et traverser la ville à pied. Bien que découvrir le coin après vingt-deux heures comportait certains risques, rentrer dormir lui tardait. Elle cherchait donc un itinéraire sur son smartphone lorsqu’une citadine grise s’arrêta à son niveau. La vitre se baissa et Laure reconnut le conducteur. — Si tu es sur la ligne 23, je peux te déposer. — Ça m’arrangerait, oui ! Merci. Laure ouvrit la portière, balança son sac sur la banquette arrière et s’installa aux côtés de son senseï. Il roulait avec la vigueur d’une tortue. Des cernes l’assombrissaient, ce qui creusait encore son visage anguleux. Un aspect rigide auquel répondait une musculature sculptée dans du bois noueux qu’elle découvrait attrayante. Le marcel qu’il portait ne la cachait plus. — Dure journée ? — Non, c’est ma tête sans maquillage. Un rictus plaida la plaisanterie et l’autorisa à glousser. Laure enchaîna aussitôt sur un sujet moins personnel. — Je crois que je vais me plaire dans votre cours. En tout cas, je me suis bien amusée. — J’ai constaté. Techniquement, tu les surpasses tous. Mais tu devras apprendre à travailler avec les débutants si tu veux obtenir une ceinture noire. Les membres du jury apprécient ceux qui savent se contrôler. Laure ravala soupir comme fierté et se contenta d’opiner du chef. — J’ai aussi constaté que tu dissipais la moitié de mes élèves. Je te conseille de porter un t-shirt sous ton jujitsugi si tu ne veux pas que ta poitrine soit le sujet de discussion du vestiaire homme. — Et si ça ne me dérange pas ? rétorqua-t-elle du tac au tac avec une insolence due à l’affront. — Moi, ça me dérange. — C’est une injonction alors. — Oui. Laure vira au rouge. Elle pensa à le menacer d’un hashtag sexiste, puis se ravisa. S’énerver maintenant lui interdirait tout retour en arrière, elle pouvait la jouer plus fine et en apprendre davantage sur le bonhomme avant d’agir. — Les hommes devraient savoir se tenir, non ? — Tu pourrais juste accepter cette simple exigence, non ? — Pas si je n’y gagne rien. Il ne riposta pas. Il enclencha néanmoins son clignoteur puis s’arrêta. Laure tâcha de lui voiler la panique qui poussait sa main vers la poignée. — Tu es plus obéissante sur le tatami. — Quand c’est à mon avantage, j’obéis. Je vous l’ai dit. — Dans ce cas, je vais me montrer clair avec toi. Quitte à avoir des ennuis, maugréa-t-il en la toisant. Si je considère que tu me provoques, je me transformerai en loup. Et je m’arrogerai le droit de te faire des avances.

Dojo1 I want to panic

La franchise inattendue de son senseï l’effraya autant qu’elle l’intrigua, ce qui la troubla bien plus puisqu’elle le trouvait presque moche. Son sang en bouillonna pourtant d’excitation jusqu’à la mettre en sueur. Il dégageait une aura incendiaire qui l’appâtait au-delà de son faciès de squale. — Vous tenez à me faire peur ? À me dégoûter ? Je veux seulement passer un bon moment. — Quel que soit ton choix, tu y trouveras ton compte. Je te le garantis. Il redémarra sur ces mots. Laure, perturbée, n’argumenta plus.

Un pâté de maisons plus loin, ils se quittèrent sur un unique bonsoir.

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